Croire au pouvoir de la communication pour sauver des vies - Riposte face à la COVID-19 en Côte d’Ivoire

La gestion des rumeurs est une composante essentielle de la riposte contre la COVID-19. L’université Johns Hopkins à travers son programme Breakthrough ACTION, financé par USAID, collecte les rumeurs en temps réel et les analyse pour faciliter la prise de décision et le déploiement de campagnes de communication efficaces.


Breakthrough ACTION-2020 - Affiche avec les représentants religieux pour la sensibilisation sur les mesures barrières contre la COVID-19.

Le 26 février 2021, la Côte d’Ivoire reçoit 504 000 doses d’AstraZeneca grâce à l’initiative COVAX. Un mois après le lancement de la campagne de vaccination, les autorités ivoiriennes constatent une faible adhésion de la population. Le 30 mars 2021, la Côte d’Ivoire recensait 40 153 doses inoculées.
Ouvert à tous les ivoiriens âgés de plus de 18 ans, le vaccin anti-COVID-19 suscite la méfiance et les rumeurs se répandent sur les réseaux sociaux et dans la communauté.

“J’ai appris que nous ne devons plus nous vacciner de peur qu’ils nous donnent le vaccin COVID-19.” Appellant Hotline, Aboisso, 4 avril 2020

“Ils disent que les centres de dépistage du COVID-19 sont les lieux de transmission de la maladie.” Appellant Hotline, Koumassi Port-Bouet Vridi, 5 mai 2020

Le Centre des programmes de Communication (CCP) de l’université Johns Hopkins dirige le projet Breakthrough ACTION qui est un accord de partenariat financé par USAID ayant pour mission de mener des programmes de changement social et comportemental afin d’accroître les bonnes pratiques des comportements sanitaires dans le monde.

En Côte d’Ivoire, Breakthrough ACTION intervient dans le cadre de la lutte contre le VIH, le paludisme, les maladies à potentiel épidémique, la COVID-19, Ebola ainsi que dans le cadre de la planification familiale. Le but est d’apporter un appui au gouvernement ivoirien pour l’adoption de comportements appropriés par la population dans les différentes thématiques de santé.

Fin 2019, le projet Breakthrough ACTION propose au gouvernement de Côte d’Ivoire, d’opter pour la création d’une base de données DHIS2 dotée de capacités de visualisation des rumeurs en temps réel pour une meilleure compréhension de celles-ci.

Cette implémentation qui a débuté en mars 2020 inclut les composantes suivantes:

  • La plateforme DHIS2 pour la mise en œuvre d’un système de suivi des rumeurs en temps réel, à travers l’utilisation du modèle de données individuelles du Tracker de DHIS2 pour la saisie de données anonymes et ponctuelles à l’aide du modèle de données Événements. Après avoir identifié le circuit de transmission pour la collecte des rumeurs, Breakthrough ACTION a procédé à l’implémentation de 2 formulaires dans le DHIS2 : un premier formulaire pour la collecte de données au niveau individuel permettant ainsi d’enregistrer les rumeurs ainsi que les occurrences. Un second formulaire à usage interne a également été mis en place dans le DHIS2 pour collecter les retours d’expérience des utilisateurs du système et procéder aux améliorations nécessaires.

  • Les interlocuteurs au sein de la communauté ayant accès aux rumeurs au sein de la population.

  • Les gestionnaires de données qui procèdent à la codification de ces rumeurs.

  • Les acteurs en charge de la communication des risques et de l’engagement communautaire qui interprètent et utilisent les données sur les rumeurs afin d’organiser une riposte à grande échelle.

Comment collecter, organiser et traiter des données non structurées en temps réel ?

Au niveau organisationnel : La collecte des rumeurs se fait au niveau du district. Plusieurs sources primaires de collecte de données interviennent:

  • Informateurs clés: Membres de la communauté en charge de rapporter les rumeurs dans DHIS2. Ce sont les travailleurs de santé, le personnel des ONGs basées localement, les leaders communautaires ou les animateurs des radios locales.
  • Opérateurs des hotlines (143, 101, 106): Les opérateurs identifient les rumeurs en provenance des appelants puis les rapportent dans DHIS2.
  • Réseaux sociaux: La collecte sur les réseaux sociaux et applications de messagerie comme WhatsApp, a consisté à recenser les rumeurs et à les envoyer aux personnes identifiées pour la saisie dans DHIS2.

La saisie des rumeurs dans DHIS2 se fait sur la base du volontariat. Les rumeurs sont d’abord saisies dans un système interne qui varie selon les sources et la localisation des bénévoles, puis reportées à nouveau par les mêmes bénévoles dans DHIS2. La charge de travail engendrée par cette double saisie a constitué un défi majeur. De plus, les bénévoles qui ne perçoivent donc pas de rémunération ne saisissent pas toujours les rumeurs à une fréquence régulière. Pour pallier cela, le DHIS2 sera directement intégré dans les systèmes de saisie internes utilisés par les bénévoles afin d’éviter toute charge de travail supplémentaire.

Au niveau des éléments de données : Les éléments de données utilisés sont des questions ou des champs issus de la fiche de rapport des rumeurs et intègrent des catégories telles que “Source de la rumeur” ou “Thème abordé par la rumeur, ex. : Acceptation du vaccin”.

Au niveau de la période : La dimension de période se réfère au moment où les données ont été collectées et saisies dans la base de données DHIS2. Le programme Événements pour le journal des rumeurs permet la capture de celles-ci au plus près de la date et de l’heure de réception.

Au niveau de la confidentialité : Aucune information individuelle identifiable (nom ou adresse individuelle) n’est saisie. L’objectif est de refléter les croyances, perceptions générales et rumeurs qui circulent. De ce fait, aucune information ne doit porter sur la source originale de la rumeur. Il est donc crucial d’éviter pendant le processus de codification les identifiants déductifs, ex.: “le chef du village XX”.

Des aspects de codifications sont intégrés afin de codifier les rumeurs en fonction des croyances et des thèmes abordés par ces rumeurs. Les gestionnaires de données codifient chaque soumission, peu importe la source de celle-ci, dans la base de données DHIS2 à l’aide d’un formulaire structuré. Il existe également plusieurs niveaux de codification :

  • Les thèmes utiles permettant de suivre les pics de certains sujets généraux ou de faire des rapports. Les codes thématiques déjà inclus appartiennent à différentes catégories comme les connaissances et attitudes, les sources/transmissions de la COVID-19, les signes et symptômes, la prévention et traitement de la COVID-19, les résultats de la pandémie etc.

  • Les déclarations de convictions plus spécifiques et exploitables et résultant de la synthèse des données. Il est possible de visualiser les soumissions brutes par sujet ou déclaration de convictions afin de prendre connaissance des rumeurs avec les mots de ceux qui les répandent, d’en examiner les nuances et de les filtrer par lieu et période.

  • La classification et réponse pour établir des priorités ou signaler des cas à référer sur les croyances circulant le plus, celles qui émergent au fil du temps et d’en suivre la fréquence afin d’en identifier l’impact, et en faire une priorité de communication si nécessaire.


Tableau de bord de la classification des nouveaux thèmes

La codification permet donc aux rumeurs d’être facilement comptées et organisées. Ainsi, 3305 rumeurs ont été soumises dans le système DHIS2 entre Mars 2020 et Septembre 2021.

Les données des rumeurs s’affichent en temps réel sur des tableaux de bord personnalisés, selon des constructions de théories comportementales et facilitent ainsi la prise de décision en matière de communication des risques. Ces visualisations qui peuvent être générées à une fréquence prédéfinie en fonction de l’état d’urgence, résument les données par district, sujet, déclaration de conviction et semaine, permettant ainsi une analyse rapide sur plusieurs dimensions.

L’analyse est effectuée au niveau central. En effet, après la collecte des données, une équipe composée de Breakthrough ACTION et du Groupe Technique de Travail des acteurs de la communication de risque (GTT communication) procède à l’analyse et l’interprétation des rumeurs selon les thématiques et les croyances abordées et planifie une prise d’action.

Dans le souci de maintenir une bonne compréhension et mise en oeuvre du système DHIS2, les collecteurs de rumeurs (Informateurs clés, agents de radios locales, opérateurs des hotlines), les agents de saisie des rumeurs, les décideurs, les acteurs du GTT communication ainsi que le personnel de Breakthrough ACTION ont été formés au fonctionnement et à l’utilisation du système de gestion de rumeurs DHIS2.

De plus, une séance de rappel portant sur les fondamentaux du système est organisée chaque trimestre afin de permettre une mise à jour des consignes et la correction de certaines erreurs observées lors de la mise en œuvre.


Affiche de sensibilisation sur le respect des mesures barrières dans les lieux de culte (mosquée)

Les rumeurs sont partagées périodiquement avec le GTT communication et d’autres partenaires contribuant ainsi à l’amélioration des campagnes de communication dans les médias de masse et aux actions communautaires dans le cadre de la prévention contre la COVID-19 :

  • Développement de supports visuels de communication

  • Activités d’engagement communautaire : Les imams, pasteurs, prêtres ont été impliqués dans les points presse au niveau national et au niveau des districts sanitaires.

  • Élaboration d’un guide de messages à l’attention de la population retraçant tous les messages véhiculés dans le cadre de la COVID-19

  • Des vidéos explicatives ciblant les différentes communautés et groupes ethniques en dioula, baoulé par exemple, mais aussi français.

Depuis juillet 2021, l’utilisation de DHIS2 pour la gestion des rumeurs a été étendue à 18 districts au total tels que Abidjan, Bouaké, San Pedro, Abengourou, Minignan, Gagnoa, Dimbokro, Yamoussoukro, Daloa, Korhogo, Séguela, Bondoukou, Man, Agboville, Kouibly, Jacqueville, Aboisso et Dabou.

La capacité à maîtriser rapidement une pandémie est influencée par les comportements, les connaissances, les attitudes, les normes sociales et surtout la désinformation. Cette désinformation peut :

  • Causer un préjudice physique (par exemple, boire de l’eau de javel guérit de la COVID-19).
  • Créer des obstacles à l’accès des personnes aux services ou à l’adoption de comportements de prévention.
  • Stigmatiser certains groupes ou les mettre en danger.
  • Réduire la confiance de la population envers les intervenants en santé publique.

Affiche de sensibilisation sur la non-stigmatisation des personnes guéries de la COVID-19

L’utilisation du Tracker de DHIS2 pour la gestion des rumeurs en Côte d’Ivoire est un exemple concret démontrant comment DHIS2 peut être déployé dans un nouveau contexte local afin de répondre aux défis sanitaires majeurs. Hormis la COVID-19, l’utilisation de DHIS2 pour la gestion des rumeurs a été étendue à toutes les zoonoses telles que Ebola, la grippe aviaire mais aussi la vaccination.

Plusieurs pays tels que, le Mozambique, l’Ouganda ont d’ores et déjà adopté DHIS2 pour la gestion des rumeurs avec le concours de Breakthrough ACTION.

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Merci beaucoup pour ce partage @Dosso :+1:

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